La scène du meurtre dans l'Etranger, Albert Camus : Analyse de texte - Français - Première S

La scène du meurtre dans l'Etranger, Albert Camus : Analyse de texte - Français - Première S

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La scène du meurtre dans l'Etranger d'Albert Camus est le pivot de l'oeuvre : elle termine la première partie d'un roman divisé en deux. C'est lépisode tragique du meurtre de l'Arabe pour lequel Meursault va être condamné et exécuté. Le lecteur est convoqué depuis le début en tant que juré : il écoute le récit froid et à priori impartial du parcours de Meursault qui l'a conduit jusqu'à cet acte criminel. Quelle est la symbolique du crime ? Pour cela, vous étudierez tout d'abord le récit du meurtre avant d'en analyser l'aspect tragique.

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La scène du meurtre dans l'Etranger, Albert Camus : Analyse de texte - Français - Première S

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TEXTE

J'ai pensé que je n'avais qu'un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J'ai fait quelques pas vers la source. L'Arabe n'a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire. J'ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j'ai senti des gouttes de sueur s'amasser dans mes sourcils. C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l'Arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait de toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur.  

 

LE RECIT DU MEURTRE

UN RECIT SYMBOLIQUE

Ce texte est donc le récit d'un meurtre. Meursault, après une première altercation avec des hommes sur la plage, revient armé d'un pistolet et tue l'un d'entre eux. Ce sont les faits qui sont rapportés.

Mais en fait on passe du réalisme à un univers mythique où les éléments ne valent plus pour eux-mêmes, mais en tant que symbole : 

- C'est le soleil, omniprésent comme on le verra ;

- c'est l'« Arabe » qui est dépourvu de nom, d'identité, de pensée. L'« Arabe » c'est l'allégorie de l'Autre. Autre en tant qu'« étranger ». Mais le titre du livre, L'étranger justement, nous invite à interpréter cela d'une manière plus subtile : l'étranger, c'est Meursault puisqu'il est étranger en Algérie, et qu'il est étranger à lui (il n'a pas de sentiment, ni envers sa mère morte, ni envers Marie). Quand il tue « l'Arabe », l'étranger, il tue l'étranger en lui-même : c'est ainsi qu'il se découvre...

 

LE SOLEIL COMME ACTANT

Le soleil, donc, a une valeur spéciale dans le texte : il est un actant, c'est-à-dire qu'il joue un rôle actif dans la scène. 

Il a l'importance d'un personnage à part entière qui impose son emprise : le mot « soleil » est répété plusieurs fois, il est omniprésent, il semble guider les actes de Meursault. « « je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas ».

C'est la chaleur intense (« brûlure », « brûlante », « un souffle épais et ardent », « pleuvoir du feu ») qui assimile le soleil à un brasier. Meursault est la victime d'une véritable torture mentale et physique : « me faisait mal », « je ne pouvais plus supporter », « m'atteignait », « douloureux », « rongeait », « fouillait ». Le soleil se transforme même en arme : une « lame », « un glaive » et à « une épée ». C'est cette torture continuelle qui va le pousser à commettre son crime.

Le soleil est donc la puissance supérieure qui va pousser le héros à la faute (agent de fatalité).

 

UN MONDE INFERNAL

Ce monde de la lumière devient un monde infernal. Le soleil, symbole de la lumière et de la divinité (de Dieu), devient symbole du feu et de l'aveuglement (de l'absence de Dieu) : « ce rideau de larme et de sel » renvoie à l'impossibilité de voir. « J'ai secoué la sueur et le soleil » dont l'allitération en « s » vient imiter le sifflement qui assourdit Meursault ; « je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front » renforce cette impression de confusion.

Souffrance morale, souffrance physique, la plage (couramment lieu paradisiaque) devient un lieu infernal : le lieu du crime horrible, le lieu où Meursault se condamne non seulement devant la justice des hommes, mais où il abandonne aussi son propre bonheur : « Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais a la porte du malheur ».

 

TRANSITION

Ce récit de meurtre a donc une forte valeur symbolique. C'est cette symbolique qu'il faut interpréter pour comprendre tout l'enjeu, non seulement du texte, mais bien sûr de l’œuvre elle-même.

 

UN ROMAN COMME UNE TRAGEDIE

UN MECANISME TRAGIQUE

Nous retrouvons tous les mécanismes de la tragédie classique.

L'erreur que commet le héros et qui déclenche le mécanisme tragique (la « machine infernale » comme l'appelle Racine). C'est l'harmatia (terme propre à la tragédie grecque antique défini par Aristote). 

Nous pouvons retracer les étapes de l'engrenage tragique : « le pas en avant » induit par le soleil, qui fait que l'Arabe sort son couteau, « c'est alors que tout a vacillé » (l'ordre du monde a basculé), « Et c'est là […] que tout a commencé », c'est-à-dire que le premier coup de feu est tiré, suivi par quatre autres (« Alors, j'ai tiré encore quatre fois »).

La narration nous incite à penser que Meursault est victime d'une suite de circonstances incontrôlables, qu'il est victime du destin.

 

LA PRISE DE CONSCIENCE DE MEURSAULT

Mais comme dans toute tragédie, l'acte tragique (ici le meurtre) permet au « héros » de se réaliser (comme Antigone, par exemple, quand elle brave l'interdit et enterre son frère contre l'ordre de Créon, ce qui la fera condamner à être enterrée vivante).

C'est le début d'une transformation profonde et existentielle du héros : « J'ai compris […] j'avais été heureux » Pour la première fois, il utilise des verbes forts « comprendre » et l'adjectif « heureux ». C'est dans la perte que Meursault prend conscience de lui-même, au moment où il se dépouille de ce qui l'encombrait. Le meurtre est un refus : refus de l'autre et refus de soi. En s'éloignant de lui-même, il prend conscience de lui-même (la conscience nécessite une distance vis-à-vis de soi).

Les coups de feu supplémentaires apparaissent donc comme un acte d''affirmation de soi : la première fois, il tire comme poussé par le destin, les quatre coups suivants sont des coups « volontaires ».

 

L'ABSURDITE DU MONDE

C'est en cela que le monde est « absurde » : pour s'affirmer, il faut d'abord nier (détruire l'ordre préexistant). 

« Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais a la porte du malheur » Nous avons ici une métaphore de la porte qui devient le symbole du passage d'un état à un autre. Mais c'est aussi la porte qui s'ouvre sur la liberté. Liberté paradoxale, puisque en décidant d'assumer sa liberté et son destin, il se condamne évidemment à la prison, à l'enfermement et à la mort.

La philosophie de l'« absurde » est une philosophie qui revendique l'absence de divinité comme « principe organisateur » : si Dieu n'existe pas, le monde n'a pas de sens, est « sens dessus dessous », bref il est chaotique. Mais ce chaos ne doit pas nous désespérer : il faut lutter continuellement comme Sisyphe qui pousse chaque jour son rocher (Le Mythe de Sisyphe est un ouvrage très connu d'Albert Camus), s'engager (politiquement, socialement), bref se donner un sens. Ce récit est une illustration de ce principe, même s'il reste encore dans la tragédie (mais peut-on se libérer sans faire de sacrifice ?). 

 

CONCLUSION

Scène charnière évidemment dans le roman, cette scène du crime a été longuement préparée depuis le début du roman. Nous sommes dans le rôle du « juré » : est-ce que Meursault est victime du destin et des circonstances socio-politiques (son malaise constant ne serait-il pas dû à sa position de « colonisateur » en Algérie ? Ne se condamne-t-il pas lui-même physiquement pour concrétiser sa culpabilité mentale ?) ou est-il celui qui s'est laissé aller à la vengeance et au meurtre prémédité ? Enjeux non seulement de l'intrigue (que nous retrouverons dans le passage de la « plaidoirie ») mais qui ont une valeur plus large : sommes-nous tous condamnés à être coupables, malgré nous, à cause de notre situation dans la société et dans le monde ? C'est ici que l'on voit que le roman a une valeur philosophique profonde qui pouvait d'abord échapper à une lecture superficielle. 

 

Pour aller plus loin (notamment pour l'oral de Première) :

  • Jean-Paul Sartre ;
  • existentialisme ;
  • roman du XIXe (Balzac, Stendhal, Zola) ;
  • philosophie de l'absurde ;
  • la colonisation ;
  • la Guerre d'Algérie.
Fin de l'extrait

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