La plaidoirie, L'Etranger, Albert Camus - Français - Première S

La plaidoirie, L'Etranger, Albert Camus - Français - Première S

digiSchool Bac S met à votre disposition ce cours de français gratuit niveau 1ère S, rédigé par un professeur, sur l'analyse de la plaidoirie dans l'Etranger d'Albert Camus.

Pour analyser correctement la plaidoirie dans l'Etranger d'Albert Camus, notre professeur s'intéresse tout d'abord à la critique de la justice, puis au comportement de l'accusé, Meursault, par son abscence et son refus de la soumission.

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La plaidoirie, L'Etranger, Albert Camus - Français - Première S

Le contenu du document

 

TEXTE

L'après-midi, les grands ventilateurs brassaient toujours l'air épais de la salle et les petits éventails multicolores des jurés s'agitaient tous dans le même sens. La plaidoirie de mon avocat me semblait ne devoir jamais finir. À un moment donné, cependant, je l'ai écouté parce qu'il disait : « Il est vrai que j'ai tué. » Puis il a continué sur ce ton, disant « je » chaque fois qu'il parlait de moi. J'étais très étonné. Je me suis penché vers un gendarme et je lui ai demandé pourquoi. Il m'a dit de me taire et, après un moment, il a ajouté : « Tous les avocats font ça. » Moi, j'ai pensé que c'était m'écarter encore de l'affaire, me réduire à zéro et, en un certain sens, se substituer à moi. Mais je crois que j'étais déjà très loin de cette salle d'audience. D'ailleurs, mon avocat m'a semblé ridicule. Il a plaidé la provocation très rapidement et puis lui aussi a parlé de mon âme. Mais il m'a paru qu'il avait beaucoup moins de talent que le procureur. « Moi aussi, a-t-il dit, je me suis penché sur cette âme, mais, contrairement à l'éminent représentant du ministère public, j'ai trouvé quelque chose et je puis dire que j'y ai lu à livre ouvert. » Il y avait lu que j'étais un honnête homme, un travailleur régulier, infatigable, fidèle à la maison qui l'employait, aimé de tous et compatissant aux misères d'autrui. Pour lui, j'étais un fils modèle qui avait soutenu sa mère aussi longtemps qu'il l'avait pu. Finalement j'avais espéré qu'une maison de retraite donnerait à la vieille femme le confort que mes moyens ne me permettaient pas de lui procurer. « Je m'étonne, Messieurs, a-t-il ajouté, qu'on ait mené si grand bruit autour de cet asile. Car enfin, s'il fallait donner une preuve de l'utilité et de la grandeur de ces institutions, il faudrait bien dire que c'est l'État lui-même qui les subventionne. » Seulement, il n'a pas parlé de l'enterrement et j'ai senti que cela manquait dans sa plaidoirie. Mais à cause de toutes ces longues phrases, de toutes ces journées et ces heures interminables pendant lesquelles on avait parlé de mon âme, j'ai eu l'impression que tout devenait comme une eau incolore où je trouvais le vertige.

À la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à travers tout l'espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat continuait à parler, la trompette d'un marchand de glace a résonné jusqu'à moi. J'ai été assailli des souvenirs d'une vie qui ne m'appartenait plus, mais où j'avais trouvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies : des odeurs d'été, le quartier que j'aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie. Tout ce que je faisais d'inutile en ce lieu m'est alors remonté à la gorge et je n'ai eu qu'une hâte, c'est qu'on en finisse et que je retrouve ma cellule avec le sommeil. C'est à peine si j'ai entendu mon avocat s'écrier, pour finir, que les jurés ne voudraient pas envoyer à la mort un travailleur honnête perdu par une minute d'égarement et demander les circonstances atténuantes pour un crime dont je traînais déjà, comme le plus sûr de mes châtiments, le remords éternel. La cour a suspendu l'audience et l'avocat s'est assis d'un air épuisé. Mais ses collègues sont venus vers lui pour lui serrer la main. J'ai entendu : « Magnifique, mon cher. » L'un d'eux m'a même pris à témoin : « Hein ? » m'a-t-il dit. J'ai acquiescé, mais mon compliment n'était pas sincère, parce que j'étais trop fatigué.  

 

INTRODUCTION

La deuxième partie du roman, dont est extrait ce texte, se passe principalement au tribunal : c'est le procès de Meursault qui, rappelons-le a assassiné un homme sur la plage en lui tirant dessus. C'est le moment de la confrontation du personnage avec l'extérieur : la société. Dans le contexte difficile de la colonisation, le meurtre d'un Algérien par un Français est une situation plus politique que judiciaire. Mais l'enjeu du procès, tel qu'il est défini par les juges et les avocats, est de savoir si Meursault a prémédité son crime, ce qui lui vaudrait la peine de mort, encore en vigueur en France (elle ne sera abolie qu'en 1981). Se suivent à la barre, témoins, amis, connaissances de Meursault. Puis vient la plaidoirie de l'avocat. Clairement, Camus critique le système judiciaire, mais l'enjeu, comme toujours, est plus large :

Comment cette critique de la justice devient le symbole de l'insoumission de Meursault ?

 

LA CRITIQUE DE LA JUSTICE

UNE MISE EN SCENE FACTICE

Nous assistons donc à la plaidoirie de l'avocat, c'est-à-dire au discours de l'avocat de Meursault pour le défendre. Nous entrons dans l'univers du monde judiciaire, là où des hommes et des femmes jugent leurs semblables sans les comprendre. Cette attitude est dénoncée avec ironie dès la première phrase du texte : «  les grands ventilateurs brassaient toujours l'air épais de la salle et les petits éventails multicolores des jurés s'agitaient tous dans le même sens ». Le parallélisme de construction (« grands ventilateurs » et « petits éventails ») assimile les individus à des machines, dépourvues donc de sensibilité autant que de jugement critique. C'est une dénonciation du système comme « machine » qui broie les individus.

Cette critique est renforcée à la fin de l'extrait par les félicitations des confrères : « Mais ses collègues sont venus vers lui pour lui serrer la main. J'ai entendu : ''Magnifique, mon cher.'' L'un d'eux m'a même pris à témoin : ''Hein ?'' » Le compliment semble aussi superficiel, machinal et factice que le reste. L'interjection adressée à Meursault est déplacée, non seulement à cause du niveau de langue (on lui parle comme à un enfant : il est infantilisé, voire déshumanisé), mais aussi à cause des circonstances : Meursault risque sa vie. D'autant plus que le plaidoyer, tout le monde le sait, est mauvais et que Meursault est perdu d'avance.

 

UN MAUVAIS PLAIDOYER

Car la critique de la justice passe par la critique de l'avocat de Meursault. Cet avocat, commis d'office, prend en charge la défense de la vie d'un homme de manière tout aussi machinale et froide que le reste du monde judiciaire. 

D'abord, il enchaîne les poncifs et les stéréotypes : « aimé de tous », « fils modèle ». On frôle la caricature : aucune nuance, aucun argument véritable (« une minute d'égarement »), aucune force de conviction. Non seulement il n'est pas convaincant mais en plus il ne prend pas en compte la personnalité complexe de son client. La remarque du gendarme est sans appel : « Tous les avocats font ça. » De fait, un effet de distanciation se crée entre Meursault et son avocat qui est marquée par le discours indirect entrecoupé des commentaires de Meursault :  « Pour lui, j'étais un fils modèle… » ; « il n'a pas parlé de l'enterrement et j'ai senti que cela manquait dans sa plaidoirie » ;  « mon avocat m'a semblé ridicule ».

 

UN ACCUSE SOUMIS ?

Ainsi Meursault peut paraître soumis : « Moi, j'ai pensé que c'était m'écarter encore de l'affaire, me réduire à zéro et, en un certain sens, se substituer à moi. Mais je crois que j'étais déjà très loin de cette salle d'audience. » Il est écrasé par la machine et ne peut pas se défendre. Le processus judiciaire réduit l'accusé à un objet, le soumet par son rituel codifié à la fois dans le déroulé des séances et dans les propos qu'on y tient, et finit par le perdre : « Mais à cause de toutes ces longues phrases, de toutes ces journées et ces heures interminables pendant lesquelles on avait parlé de mon âme, j'ai eu l'impression que tout devenait comme une eau incolore où je trouvais le vertige. » En fait, le procès est la manière la plus visible de rappeler ce qu'il était avant le crime, avant la prise de conscience de soi : un rouage comme les autres dans la société : « Tout ce que je faisais d'inutile en ce lieu m'est alors remonté à la gorge et je n'ai eu qu'une hâte, c'est qu'on en finisse et que je retrouve ma cellule avec le sommeil. » La machine fonctionne sans lui, c'est pour cela qu'il est inutile.

 

TRANSITION

La critique du système judiciaire se décline chez Camus selon trois niveaux : le rituel lui-même, les acteurs (dans ce qui apparaît comme une mauvaise comédie), l'accusé. Mais, plus qu'une soumission, c'est encore une étape dans la libération existentielle de Meursault.

 

LA « FUITE » DE MEURSAULT

MEURSAULT ABSENT

L'attitude de Meursault pendant le procès étonne : il semble complètement désintéressé par ce qui se passe et son propre sort (« à un moment donné, cependant, je l'ai écouté », « C'est à peine si j'ai entendu », .« À la fin, je me souviens seulement que… »). La plaidoirie de son avocat, par exemple, est rapporté le plus souvent au style indirect : c'est comme une rumeur lointaine (le style direct aurait donné plus de force et de présence – et donc plus de crédibilité – à l'avocat). Peut-être à cause de son caractère (puisqu'il a toujours été éloigné vis-à-vis des événements), mais surtout à cause du procès lui-même. 

 

LES SOUVENIRS : UNE ECHAPPATOIRE

C'est ainsi que, naturellement, il s'échappe dans ses souvenirs. Mais pour cela, il s'ouvre au monde qui l'entoure, lui était jusque-là enfermé en lui-même, pris seulement par des préoccupations sociales (cf l'incipit). « La trompette d'un marchand de glace », à la fois parce qu'elle est extérieure au tribunal et que le marchand de glace rappelle l'enfance insouciante, symbolise la liberté. « j'ai été assailli des souvenirs », continue Meursault : souvenirs liés à des plaisirs simples, « des odeurs d'été, le quartier que j'aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie », où les sensations priment (l'odorat avec l'été, la vue avec le ciel et les vêtements, l'ouïe avec les rires). Des joies simples et « tenaces ».

Le lecteur devient le vrai et seul juge : il comprend que Meursault n'est pas inhumain, n'est pas insensible. Mais il ne faut pas être dupe de la fiction littéraire : ce n'est pas Meursault qui compte, mais bien le lecteur. Car le lecteur doit lui-même se libérer de ses préjugés, de son rôle social mécanique pour ne pas tomber dans la véritable insensibilité, celle qui condamne des hommes et des femmes à mort (Camus s'inscrit dans la lignée de Victor Hugo, notamment avec le fameux texte : Les Derniers jours d'un condamné).

 

LE REFUS DE LA SOUMISSION

C'est donc bien un refus de la soumission qui est mis en scène dans cet extrait. 

Meursault se libère, d'abord en se mettant à distance de la « farce » judiciaire qui se joue autour de lui, puis en s'évadant dans ses souvenirs, dans le souvenir de ses sensations.

C'est un véritable parcours initiatique et une transformation existentielle : enfin, il parvient à exprimer ses sentiments.

 

CONCLUSION

La scène de la plaidoirie est une scène terrible : on assiste impuissant à la condamnation à mort de Meursault, non seulement à cause de l'incompétence de son avocat, mais surtout à cause de tout le système judiciaire qui fait du procès une comédie dont l'issue est déjà écrite. Contre cela pourtant Camus nous propose l'exemple d'une résistance et d'une évasion : le système peut contraindre les corps et les pensées, mais il est toujours possible de se libérer par le coprs (les sensations) autant que par les pensées. Mais un autre écueil nous guette, dans lequel il ne faut pas tomber : Meursault a bel et bien assassiné un homme. Est-ce un acte prémédité ou non, c'est à chaque lecteur de se faire un avis. Il est pourtant invité par Albert Camus à ne pas condamner à mort l'être humain qu'il juge : ce serait se condamner soi-même. Meursault devient donc le parangon, non pas du héros, mais de l'anti-héros.

 

Pour aller plus loin (notamment pour l'oral de Première) :

  • Jean-Paul Sartre ;
  • existentialisme ;
  • roman du XIXe (Balzac, Stendhal, Zola) ;
  • philosophie de l'absurde ;
  • la colonisation ;
  • la Guerre d'Algérie.
Fin de l'extrait

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