Epilogue L'étranger, Albert Camus : Analyse de texte - Français - 1ère S

Epilogue L'étranger, Albert Camus : Analyse de texte - Français - 1ère S

Ce cours de français pour la 1ère S, rédigé par notre professeur, porte sur l'épilogue de l'Etranger d'Albert Camus. Notre professeur vous propose l'analyse ce cet épilogue.

Dans cette analyse de l'explicit de l'Etranger d'Albert Camus, vous verrez en quoi cette fin de roman tragique est un accomplissement du héros. Ainsi, vous étudierez le fonctionnement de cet "explicit", puis analyserez la révolte de Meursault.

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Epilogue L'étranger, Albert Camus : Analyse de texte - Français - 1ère S

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TEXTE

Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l'ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l'avais pris par le collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. Il avait l'air si certain, n'est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort. Moi, j'avais l'air d'avoir les mains vides. Mais j'étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n'avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu'elle me tenait. J'avais eu raison, j'avais encore raison, j'avais toujours raison. J'avais vécu de telle façon et j'aurais pu vivre de telle autre. J'avais fait ceci et je n'avais pas fait cela. Je n'avais pas fait telle chose alors que j'avais fait cette autre. Et après ? C'était comme si j'avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié. Rien, rien n'avait d'importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j'avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n'étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu'on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m'importaient la mort des autres, l'amour d'une mère, que m'importaient son Dieu, les vies qu'on choisit, les destins qu'on élit, puisqu'un seul destin devait m'élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n'y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu'importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère ? Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique était aussi coupable que la Parisienne que Masson avait épousée ou que Marie qui avait envie que je l'épouse. Qu'importait que Raymond fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ? Qu'importait que Marie donnât aujourd'hui sa bouche à un nouveau Meursault ? Comprenait-il donc, ce condamné, et que du fond de mon avenir... J'étouffais en criant tout ceci. Mais, déjà, on m'arrachait l'aumônier des mains et les gardiens me menaçaient. Lui, cependant, les a calmés et m'a regardé un moment en silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s'est détourné et il a disparu. 

Lui parti, j'ai retrouvé le calme. J'étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j'ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu'à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m'était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. Il m'a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d'une vie elle avait pris un « fiancé », pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s'éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s'y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n'avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine.

 

INTRODUCTION

Nous voilà à la toute fin du roman, « l'explicit » (comme on dit incipit pour le début). Meursault a été condamné à mort, comme on s'y attendait, et c'est sa dernière nuit avant son exécution (évidemment, Le Dernier jour d'un condamné de Victor Hugo n'est pas loin). C'est le moment où le prêtre vient prendre les confessions du criminel et le moment du bilan de la vie. Mais, pour Meursault, ce moment est bien plus que cela : c'est celui de son accomplissement.

 

LA FIN DU ROMAN

LA MORT ET LE BILAN D'UNE VIE

La fin du roman correspond donc à la dernière nuit de Meursault, condamné à mort pour le meurtre, avec préméditation (il avait, on s'en souvient, pris un pistolet avant de retourner sur la plage), d'un Arabe.

Ces derniers instants sont le moment d'un bilan de la vie. Meursault, en effet, après avoir renvoyé le prêtre, repense aux événements qu'il a vécus et aux personnes qu'il a connus : « l'enterrement de sa mère » (« maman »), « Salamano », « Masson », « Marie », « Raymond qui [fut] mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ».

Le bilan, d'abord visiblement négatif (il critique ses amis, semble rempli de colère), s'achève de manière paradoxale sur un état d'esprit positif : « j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore ». Cette positivité personnelle se construit contre la société, c'est ce que semble indiquer la dernière phrase : «  Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. »

 

L'ACCOMPLISSEMENT DE MEURSAULT

Dans ce récit symbolique, la fin du roman correspond à la fin de la vie de Meursault, comme le début du roman correspondait avec le début de sa « vie vécue » (alors que, sa mère morte, il se retrouvait seul et responsable). Ce n'est donc pas une surprise si cette fin de vie correspond avec son plein accomplissement. 

En effet, nous avons assisté à tous les stades de son émancipation, puis de sa prise de conscience, et nous assistons enfin à son accomplissement : « j'ai senti que j'avais été heureux et que je l'étais encore. » C'est une prise de conscience totale, celle du passé, mais aussi celle du présent, d'autant plus forte que le moment ne semble guère être joyeux... Ce « bonheur » est donc un bonheur symbolique, mais un bonheur complet. 

 

UN HEROS TRAGIQUE

Le monologue final nous montre un héros tragique dans toute sa force. En effet, ce bonheur ressenti comme un « achèvement », un « accomplissement », qui ne peut avoir lieu que dans sa propre disparition (dans sa condamnation et dans sa mort) est le propre du tragique. 

C'est en cela qu'il ne faut pas lire ce roman comme un roman « réaliste » : évidemment ce n'est ni la mort ni le meurtre qui peuvent rendre heureux, mais bien l'accomplissement de soi en dehors des règles imposées par la société. C'est la libération qui rend heureux. Mais cette libération, dans le cas de Meursault, a dû passer par la mort.

 

TRANSITION

La mort et le crime ne valent pas pour eux-mêmes : ils sont les symboles de la révolte totale, ultime : c'est cela qui fait de L'étranger un roman existentialiste. Il faut donc étudier plus attentivement la révolte pour comprendre tous les enjeux de cette fin de livre.

 

LA REVOLTE

LE REFUS DE LA RELIGION

La révolte passe par plusieurs stades, et d'abord par celui du refus de la religion : « Je me suis mis à crier à plein gosier et je l'ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l'avais pris par le collet de sa soutane. » 

La religion est représentée par le prêtre, c'est-à-dire un homme qui n'existe que par sa fonction (il est prêtre et seulement prêtre) : le rapport que cet homme essaie d'avoir avec Meursault n'est pas un rapport personnel, mais un rapport fonctionnel. Le prêtre joue son rôle (« Il avait l'air si certain, n'est-ce pas ? ») et Meursault doit s'incliner. Pourtant Meursault se révolte et interroge sa fonction : «  Il n'était même pas sûr d'être en vie puisqu'il vivait comme un mort. ». C'est une remise en cause radicale et l'ultime libération : il n'a même plus besoin de croire à un au-delà, de se réaliser dans un ailleurs : il est ici et maintenant (hic et nunc).

 

L'AFFIRMATION DE SOI

L'affirmation de soi passe par l'éclat de colère : pour la première fois dans le roman (et nous somme s à la toute fin !), Meursault se laisse aller à ses sentiments : « Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. » Non seulement il s'affirme en refusant la domination du prêtre, mais en plus il se met à parler plus qu'il ne l'a jamais fait : « Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. » Le verbe « déverser » est même hyperbolique : c'est un torrent, un courant irrépressible. Contre le prêtre, Meursault s'affirme jusque dans la parole : « Moi, j'avais l'air d'avoir les mains vides. Mais j'étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. » Plusieurs occurrences du mot « moi » et du mot « sûr ». Tout ce qui était flou, tout ce qui n'était pas dit, devient maintenant clair.

 

LA PHILOSOPHIE DE L'ABSURDE

L’Étranger est donc l'illustration de la philosophie de l'absurde, et ce final en est la plus spectaculaire manifestation : face au caractère machinal de l'existence, de la société, du politique, l'homme se sent perdu (« toute cette vie absurde que j'avais menée »). Soit il se laisse aller (il appartient au monde absurde), soit il se révolte et cherche à s'accomplir lui-même. 

Mais pour cela, il ne peut s'appuyer sur aucune certitude, ni Dieu, ni l’État : seule la mort est sûre. Ainsi que ses propres sensations. Dans cette fin de roman, Meursault a appris à apprivoiser ces « sensations » qui l'ont submergé à partir de la mort de sa mère. Il n'est plus écrasé par le soleil (ce qui l'avait amené à commettre l'irréparable), il devient même paisible. Cette tranquillité est visible à travers le champ lexical de la nature : « je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage », « des bruits de campagne », « des odeurs de nuit, de terre et de sel », « une marée », « le soir était comme une trêve mélancolique » « cette nuit chargée de signes et d'étoile », « rafraîchissaient mes tempes », jusqu'à ce moment d'extase qu'est la « merveilleuse paix » et qui permet à Meursault de finalement se poser contre les représentants de la machine qu'il a définitivement quittée : « Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. » C'est le désir d'une séparation totale avec les hommes.

 

CONCLUSION

L'étranger est donc le parcours initiatique d'un homme vers son propre accomplissement. Mais cet accomplissement ne se fait pas au nom d'une idéologie, d'une religion, d'un dogme : c'est dans la liberté totale d'être que Meursault s'est réalisé. Liberté toute symbolique et liberté tragique parce que la société, la politique (la colonisation) l'avait écrasé toute sa vie et que ce n'est que par le crime, l'acte le plus terrible (la mort de l'autre) qu'il a réussi à se libérer. Ce qui fait de Meursault un anti-héros, mais un anti-héros tragique dans le sens plein du terme.

 

Pour aller plus loin (notamment pour l'oral de Première) :

 

  • Jean-Paul Sartre ;
  • existentialisme ;
  • roman du XIXe (Balzac, Stendhal, Zola) ;
  • philosophie de l'absurde ;
  • la colonisation ;
  • la Guerre d'Algérie ;
  • Victor Hugo.
Fin de l'extrait

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