Analyse : Si c'est un homme, Primo Levi - Français - 1ère S

Analyse : Si c'est un homme, Primo Levi - Français - 1ère S

Nous mettons à votre disposition ce cours de français gratuit, rédigé par notre professeur, sur l'analyse de Si c'est un homme de Primo Levi.

Dans cet extrait, qui se situe peu après l'arrivée des déportés au camp d'Auschwitz, vous allez étudier comment Primo Levi tente de dire l'indicible et d'exprimer l'inexprimable. Et pour cela vous verrez dans une première partie le récit de cette expérience inhumaine, puis dans une seconde le constat d'échec qui s'ensuit.

Téléchargez gratuitement ci-dessous cette analyse de texte de Si c'est un homme de Primo Levi.

Analyse : Si c'est un homme, Primo Levi - Français - 1ère S

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TEXTE

« La démolition d'un homme »

Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte « la démolition d’un homme ». En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît : nous avons touché le fond. Il est impossible d’aller plus bas. Il n’existe pas, il n’est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures, et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s’ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu’à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste.

Nous savons, en disant cela, que nous serons difficilement compris, et il est bon qu’il en soit ainsi. Mais que chacun considère en soi-même toute la valeur, toute la signification qui s’attache à la plus anodine de nos habitudes quotidiennes, aux mille petites choses qui nous appartiennent et que même le plus humble des mendiants possède : un mouchoir, une vieille lettre, la photographie d’un être cher. Ces choses-là font partie de nous presque autant que les membres de notre corps, et il n’est pas concevable en ce monde d’en être privé, qu’aussitôt nous ne trouvions à les remplacer par d’autres objets, d’autres parties de nous-mêmes qui veillent sur nos souvenirs et les font revivre.

Qu’on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu’il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin, littéralement de tout ce qu’il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité : car il n’est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même ; ce sera un homme dont on pourra décider de la vie ou de la mort le cœur léger, sans aucune considération d’ordre humain, si ce n’est, tout au plus, le critère d’utilité. On comprendra alors le double sens du terme « camp d’extermination » et ce que nous entendons par l’expression « toucher le fond ».

 

INTRODUCTION

Publié en 1947, Si c'est un homme est un texte autobiographique dur et difficile puisqu'il raconte l'expérience vécue de la déportation à Auschwitz de son auteur : Primo Levi

Chimiste de formation, écrivain, Primo Levi est né en 1919 à Turin où il s'est suicidé en 1987, incapable de surmonter le traumatisme de l'horreur des camps de concentration, comme beaucoup d'autres rescapés.

Notre extrait se situe peu après l'arrivée des déportés au camp d’Auschwitz. Il y raconte comment les Nazis dépouillaient les prisonniers de leurs affaires personnelles, comment ils leur enlevaient toute humanité, et surtout que cet état « inhumain » n'est pas compréhensible par ceux qui ne l'ont pas vécu.

 

UNE EXPERIENCE INHUMAINE

UNE EXPERIENCE PERSONNELLE ET UN TEMOIGNAGE COLLECTIF

La portée et la force de ce texte tiennent à son caractère autobiographique : Primo Levi raconte sa propre histoire. Cette histoire est celle des millions d'humains qui, en quelques années à peine, ont été déportés et assassinés dans les camps de concentration. Peu sont revenus pour en témoigner. 

C'est un témoignage direct qui se traduit dans le texte par l'emploi du pronom personnel « nous »  dès les premières lignes (« plus rien ne nous appartient... »,etc). 

Mais ce pronom pluriel de la première personne intègre aussi les autres déportés, les autres prisonniers. « Nous », c'est « je + ils/elles » : ce que cherche à faire Primo Levi, c'est aussi de témoigner pour ses compagnons, de rendre « collectif » ce témoignage.

 

« LA DEMOLITION D'UN HOMME »

Et ce dont il veut témoigner, c'est cette attaque systématique contre l'humanité de chacun. C'est le fait de déshumaniser les prisonniers, avant de les assassiner : ce qu'il appelle « la démolition d'un homme » (« homme » étant évidemment à comprendre dans son sens générique « hommes, femmes, enfants »). 

Cette démolition est systématique et totale :

  • Elle passe par la dépersonnalisation : « quand on a tout perdu, de se perdre soi même ; ce sera un homme dont on pourra décider de la vie ou de la mort le cœur léger, sans aucune considération d'ordre humaine ». Dépersonnaliser les hommes et les femmes, en leur enlevant tout caractère d'individuation  permet aux Nazis de tuer plus facilement (sans que leur propre humanité soit invoquée). On leur retire leur identité en les détachant de leur famille : « un homme privé (…) des êtres qu'il aime », c'est-à-dire de la communauté dans laquelle ils vivent et s'inscrivent socialement.
  • On les dépouille de leurs caractéristiques : leur nom (« ils nous enlèveront jusqu'à nos noms ») ; leurs différences physiques comme les « cheveux » pour ne plus les reconnaître ; les « habitudes quotidiennes », c'est-à-dire ce qui distingue les caractères particuliers.
  • Enfin, ce sont les objets qu'on retire : après les « vêtements » et les « chaussures », ce sont les « choses » :  « un mouchoir, une vieille lettre, la photographie d’un être cher ». Ils ne sont même plus des « mendiants », car les mendiants, même s'ils sont marginalisés, appartiennent à la société et à l'humanité. Ce sont des objets...

 

LA « REIFICATION » DE L'HUMAIN

« Réifier » signifie « transformer en chose » : c'est le processus qui suit la déshumanisation. C'est ce processus implacable que dénonce Primo Levi et qu'il tente d'expliquer à ceux qui ne l'ont pas vécu. 

On juge désormais les gens selon un « critère d'utilité », comme on juge les choses. Selon ce critère (c'est-à-dire selon leur capacité de travail), on les garde en vie ou on les tue (la sélection se fait lors de « recensements » où les Nazis constatent la bonne ou mauvaise santé des prisonniers). De la même manière en leur donnant un numéro au lieu d'un nom (« ils nous enlèveront jusqu'à nos noms »), ils deviennent des « numéros de série » à la manière de produits industriels.

C'est donc sur un mode de production industrielle qu'on garde et qu'on élimine les prisonniers. C'est cette industrialisation de l'humain qui constitue le processus de « réification ». 

 

TRANSITION

Primo Levi, à travers ce livre-témoignage, cherche à communiquer son expérience, mais on se rend bien compte qu'elle est tellement extrême, qu'elle est tellement inhumaine qu'il ne peut y arriver.

 

LE CONSTAT D'ECHEC

QUI PARLE ET A QUI ?

C'est ce qu'il ne cesse de répéter, et ce sur quoi ouvre notre texte : «  nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte ». Mais c'est d'abord à propos des énonciateurs et des lecteurs que cette difficulté est sensible.

Il y a en effet une ambivalence à propos ceux qui parlent et ceux à qui ils s'adressent. Le « nous », c'est parfois juste le narrateur (« nous nous apercevons », « nous savons en disant cela »), c'est parfois les déportés (« plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements »), c'est parfois l'ensemble des humains (les déportés et nous les lecteurs : « Ces choses-là font partie de nous presque autant que les membres de notre corps »). 

De la même manière s'il s'adresse au lecteur, on ne sait pas trop quel rôle a celui-ci : juré et juge des Nazis ? ou simple oreille compatissante ? 

Que cherche Primo Levi ? Que peut-il vouloir en sachant que l'humanité est capable de telles atrocités ? 

C'est cela la portée tragique de ce livre.

 

AU BORD DU SILENCE

Le texte se tient donc à la limite du témoignage et du silence. Primo Levi veut se faire comprendre mais il sait que pour comprendre, il faut avoir vécu l'expérience de la déportation. Le « nous » marque, comme nous l'avons dit, cette ambivalence : le « nous », c'est tout le monde, mais c'est aussi bien personne en particulier. 

De la même manière, les temps des verbes renvoient à une temporalité abstraite. 

 

  • l'emploi du futur renvoie à un avenir qui, par définition, est hypothétique (« on comprendra »), parfois il sert étrangement à renvoyer à l'expérience vécue, c'est-à-dire au passé : « ce sera un homme vide », « ce sera un homme dont on pourra décider de la vie ou de la mort ».
  • l'emploi du conditionnel marque de manière tragique cette potentialité qui ne peut pas s'actualiser : « s'ils nous écoutaient, il ne nous comprendraient pas. » Le constat est sans appel : ce qui est dit est vain. D'une certaine manière, nous sommes tous des bourreaux en puissance : nous ne pouvons comprendre ce qu'ont vécu Primo Levi et tous les autres déportés, comme les Nazis ne pouvaient pas comprendre ce que ces prisonniers leurs disaient. 

 

Cette volonté de l'expression donne même lieu à une certaine résolution : « nous savons, en disant cela, que nous serons difficilement compris, et il est bon qu'il en soit ainsi » Ce sont les limites du langage.

 

L'INTUITION COMME SEULE POSSIBILITE

À cause de cette incommunicabilité, de cet indicible, le lecteur ne peut comprendre l'expérience du déporté que par une « intuition quasi prophétique ». 

Le mot « prophétique » renvoie à la religion (Primo Levi est juif, et on sait l'importance de la cabale ésotérique chez les juifs) et à cette capacité de transmettre par-delà les mots. En fait le problème touche bien plus que la simple communauté juive : s'il y a possibilité de communiquer parmi les humains, ce n'est que par-delà les mots et leurs définitions, dans une expérience commune : la Shoah a mis fin à cette unité de l'expérience ; désormais il y a ceux qui l'ont vécue et ceux qui ne l'ont pas vécue. Ce sentiment d'isolement a été tellement fort chez beaucoup de survivants qu'ils n'ont pas pu le supporter : beaucoup ont fini par se suicider.

 

CONCLUSION

Primo Levi est un homme qui a vécu dans le camp d'extermination d’Auschwitz et qui essaie de faire ressentir au lecteur le mal-être qui est enfoui chez lui. Mais en même temps, il insiste sur le fait que cette expérience est incompréhensible pour celui qui ne l'a pas vécu... Véritable tragédie, au sens fort du terme. La bande dessinée de Art Spiegelman, Maus, racontera à sa manière (même si Art Spiegelman n'a pas été lui-même déporté, ses parents l'ont été, et sa mère, ne réussissant pas à surmonter le traumatisme, s'est elle aussi suicidée) la même expérience, en alliant l'image au mot.

 

Pour aller plus loin (notamment pour l'oral de Première) :

  • La Shoah ;
  • La Deuxième Guerre mondiale ;
  • La « solution finale » ;
  • Le système de déportation ;
  • Anne Frank ;
  • Art Spiegelman
Fin de l'extrait

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