Analyse de texte : Gerard de Nerval, Odelettes (1832-1853) - Français - Première S

Analyse de texte : Gerard de Nerval, Odelettes (1832-1853) - Français - Première S

digiSchool vous propose une fiche de révision de Français Première S, sur l'analyse de texte Odelettes de Gérard de Nerval.

Vous verrez dans une première partie "Une légende d'antan", puis "Une vision poétique" de ce texte. Une conclusion vous sera donnée à la fin.

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Analyse de texte : Gerard de Nerval, Odelettes (1832-1853) - Français - Première S

Le contenu du document

 

Il est  un air pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber ,

Un air très vieux, languissant et funèbre,

Qui pour moi seul a des charmes secrets.

 

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,

De deux cents ans mon âme rajeunit :

C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre

Un coteau vert, que le couchant jaunit,

 

Puis un château de brique à coins de pierre,

Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière

Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

 

Puis une dame, à sa haute fenêtre,

Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,

Que dans une autre existence peut-être,

J’ai déjà vue... et dont je me souviens !

 

INTRODUCTION

Gérard de Nerval est un des poètes les plus attachants de sa génération. Inscrit dans le Romantisme par ses dates de naissance et de mort (1808-1855), la force de son langage et de ses visions ont fait de lui un des poètes les plus importants de la littérature française. Germanophile, sa traduction du Faust de Goethe lui valut l'estime et le succès. Malgré cela, Nerval fit une fin tragique : entre recherche magique et folie, il finit par se pendre dans une rue de Paris aujourd'hui disparue : la rue de la Vieille-Lanterne. Cette inclination à la vision, dont on peut pressentir, a posteriori, la dangerosité, est présente dans ce poème extrait du recueil des Odelettes paru en 1834.

Comment la légende se révèle-t-elle vision poétique ?

C'est ce que nous allons montrer en étudiant dans une première partie le mécanisme poétique de la légende, puis dans une seconde partie l'expression de la vision.

 

UNE LEGENDE D'ANTAN

UN RETOUR DANS LE PASSE

Fidèle à l'esthétique romantique, Gérard de Nerval a un goût prononcé pour ce qui échappe à la modernité de son temps. Amateur de vieilles légendes, d'ambiances médiévales, de contes fantastiques, il met en scène lui-même des récits dont le réalisme se perd dans des évocations fantastiques.

C'est ce qui se passe ici : nous avons le récit d'un retour dans le passé : « De deux cents ans mon âme rajeunit : / C'est sous Louis treize ». Nous nous retrouvons donc au début du XVIIe siècle.

À cet indice de date, s'ajoutent des indications pittoresques comme « un château de brique à coins de pierre », des « vitraux teints de rougeâtres couleurs », de « grands parcs, avec une rivière », une « haute fenêtre », des « habits anciens ». La concentration d'éléments du passé est le signe de la volonté du poète de nous emmener avec lui à cette époque révolue : celle des châteaux et des châtelaines (« une dame »), qui est plus ancienne encore que le XVIIe siècle, et qui fait référence, dans l'imaginaire commun, au Moyen-âge.

 

UNE FEMME IDEALE 

Mais il semble que tout ce passé soit invoqué à une fin précise : celle de l'apparition d'une femme.

Nous nous inscrivons donc dans une tradition assez commune, celle de la poésie amoureuse. Pourtant cette femme n'est qu'une évocation, limitée à quatre caractéristiques :

- elle est « blonde » ;

- elle a les « yeux noirs » ;

- elle est une « dame » dans un château, « à sa haute fenêtre » ;

- elle a des « habits anciens ».

Ces précisions ne sont évidemment pas anodines. Cette « dame » châtelaine fait référence à la tradition courtoise. C'est la dame qui symbolise, de l'amour courtois des troubadours jusqu'au XVIIe siècle (justement), l'idéal, l'immortalité de l'âme, la beauté et la perfection du monde. 

Elle est « blonde », ce qui est ici le symbole de sa noblesse et de sa pureté ; elle est une « dame », mot qui renvoie directement à la tradition pétrarquisante ; elle est en « habits anciens ». 

Nerval se plaît à raviver la tradition néo-platonicienne qui a animé la poésie européenne depuis la fin du Moyen-âge. 

Seuls, peut-être, les « yeux noirs » viennent rompre une évocation très classique : cette noirceur des yeux peut renvoyer à la profondeur (celle de l'âme qui s'enfonce dans le passé), ou encore à un certain danger (la folie qui couve ?) qui ferait écho à cet « air » de la première strophe qui est « très vieux, languissant, funèbre ». Le passé n'est pas un idéal paisible, c'est un monde de l'inquiétude.

 

UN DECOR LEGENDAIRE

Le poème met en scène un décor légendaire, et cela de manière progressive.

La première strophe est consacrée à la musique. C'est la clef, le passage du monde présent au monde passé.

La deuxième strophe est une première « régression » dans le passé : nous sommes dans un décor général, à l'époque de « Louis treize », avec un « coteau vert » et le soleil « couchant ».

À la troisième strophe nous nous rapprochons davantage : c'est le château, le parc, une petite rivière et des fleurs.

Dans la dernière strophe, nous sommes au plus près de la fenêtre au se trouve la « dame ».

C'est donc un mouvement qui va du plus loin au plus près (le cinéma utilisera évidemment cette technique du « travelling avant ») qui est une introduction dans un monde magique.

 

TRANSITION

Mais plus encore qu'un monde magique, c'est une « vision » que Nerval met en scène ici : la vision du passé de l'âme.

 

UNE VISION POETIQUE

LA MUSIQUE

Nous avons dit que la musique était le passage du monde présent au monde passé : il est le déclencheur de la vision. En tant que non visuelle, la musique permet de rentrer en soi-même : la vision est une vision intérieure.

Mais ce passage est possible aussi par un abandon total, un sacrifice : « Il est un air pour qui je donnerais / Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber ». Plus qu'aux musiciens cités, il faut faire attention à l'anaphore de « tout » : cette répétition confère au vers une dimension hyperbolique et absolue, le sacrifice est total. C'est cet abandon du présent qui permet au passé de rejaillir.

Mais quel est l'« air » dont parle Nerval ? 

Rien dans le texte ne nous permet de l'identifier précisément, mais ce n'est pas cela qui importe : nous comprenons que cet « air », au contraire de la musique savante de Rossini, Mozart et Weber, appartient à la musique populaire.

Alors que les trois musiciens sont connus pour les opéras qu'ils ont composés à partir souvent d'écrivains eux-mêmes déjà célébrés unanimement, l'« air » est « très vieux, languissant et funèbre ». 

Rossini a composé à partir de Shakespeare (Othello) ou de Beaumarchais (Barbier de Séville est très joyeux) ; 

Mozart a composé Don Giovanni et La Flûte enchantée qui est un opéra également très gai. 

Seul Weber, peut-être, s'apparente davantage à une veine proche de celle de Nerval : mais les citer c'est aussi leur rendre hommage, bien sûr.

 

LA METEMPSYCHOSE

Cette vision d'un passé de l'âme a une référence philosophique précise, que Nerval convoque aussi dans Les Chimères : c'est la métempsychose.

La métempsychose est la « réincarnation de l’esprit dans plusieurs corps humains, animaux ou végétaux. » C'est une continuité de notre âme en dehors de la finitude que constitue la mort. Cette théorie a été développé chez Diodore de Sicile, Pythagore, Platon, et même dans la religion hindou et juive (dans la Kabbale).

Nerval, qui croyait à sa manière à la métempsychose, en fait ici la cause à la fois du goût pour l'époque passée, que nous n'avons pas connue nous-même, mais à laquelle notre âme, elle, a vécu, et de sa mélancolie. Mélancolie liée à un passé révolu auquel nous n'avons plus accès que par la vision (et la folie), mais aussi liée à cette descente en soi, « funèbre » : il faut « tout » sacrifier pour accéder à cette autre époque. 

C'est peut-être le message de ce poème, et une des raisons invoquées pour expliquer le suicide de Nerval : il aurait cherché à atteindre le point le plus près de la mort et revenir pour en témoigner, mais il n'aurait pas réussi à se dégager à temps de la corde à laquelle il s'était attaché...

 

UN PASSE INDETERMINE

La vision passe aussi par une intemporalité. Elle transcende le temps et les époques. L'important est qu'elle soit inscrite, comme nous l'avons dit, dans le passé. 

Ce passé est donc un passé indéterminé comme nous pouvons le comprendre à travers les éléments que nous avons déjà eu l'occasion de relever :

- Rossini et Weber sont des contemporains de Nerval (Rossini mourra même plus de dix ans après le poète), Mozart appartient à la génération qui le précède ;

- nous sommes donc loin du XVIIe siècle où ces airs le « replonge » ;

- enfin, les éléments du décor s'inscrivent dans un imaginaire médiéval, donc bien antérieur au XVIIe siècle lui-même : sans parler du « château de brique à coins de pierre », les « vitraux » renvoient à une technique prisée au Moyen-âge plus qu'à l'époque classique et moderne.

L'important est que le lecteur traverse les âges, qu'il échappe à la réalité présente, à sa propre finitude, à son propre corps : c'est « l'âme » qui « rajeunit ».

La « fantaisie », enfin, renvoie par son étymologie, « fantasia » en grec, à cette « apparition », à la « vision » (le mot grec a donné aussi « fantôme »). Nous comprenons donc que c'est cela le vrai sujet du poème : la vision d'une âme immortelle.

 

CONCLUSION

Ce poème est connu : c'est qu'il appartient à cette veine rare (même si, aujourd'hui, nous aimons à ne rappeler que celle-là) des poèmes visionnaires. Nerval se fait ici l'héritier des grands poètes allemands Goethe ou Novalis qui, lui aussi, mourut fou. Mais il se fait le précurseur du plus grand des « Voyants », Rimbaud, et, par lui, de toute la tradition surréaliste du XXe siècle. Breton et ses acolytes l'admirèrent beaucoup, s'en inspirèrent, s'en revendiquèrent. Cette « odelette » annonce aussi, dans l’œuvre même de Nerval, les chefs d’œuvre que seront Les Filles du feu et la suite de sonnets rassemblés sous le titre Les Chimères.

 

Pour aller plus loin :

- le Romantisme ;

- Rimbaud ;

- le Surréalisme ;

- Goethe et Novalis ;

- le spiritisme et l'occultisme.

Fin de l'extrait

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