Analyse de texte : Apollinaire, Alcools (1913) - Français - Première S

Analyse de texte : Apollinaire, Alcools (1913) - Français - Première S

digiSchool vous propose un document sur l'analyse de texte pour le Bac S Français d'Apollinaire, Alcools (1913).

Vous découvrirez dans un premier temps la chanson du Mal-aimé. Puis ils y aura une partie sur la recherche de l'amour perdu, la modernité poétique. Enfin, une conclusion vous sera donnée en fin de cours.

Téléchargez gratuitement cette fiche de révision sur Apollinaire pour le Bac Première Scientifique de Français.

Analyse de texte : Apollinaire, Alcools (1913) - Français - Première S

Le contenu du document

 

LA CHANSON DU MAL-AIME

 

à Paul Léautaud

Et je chantais cette romance

En 1903 sans savoir

Que mon amour à la semblance

Du beau Phénix s’il meurt un soir

Le matin voit sa renaissance.

Un soir de demi-brume à Londres

Un voyou qui ressemblait à

Mon amour vint à ma rencontre

Et le regard qu’il me jeta

Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon

Qui sifflotait mains dans les poches

Nous semblions entre les maisons

Onde ouverte de la Mer Rouge

Lui les Hébreux moi Pharaon

Que tombent ces vagues de briques

Si tu ne fus pas bien aimée

Je suis le souverain d’Égypte

Sa soeur-épouse son armée

Si tu n’es pas l’amour unique

Au tournant d’une rue brûlant

De tous les feux de ses façades

Plaies du brouillard sanguinolent

Où se lamentaient les façades

Une femme lui ressemblant

C’était son regard d’inhumaine

La cicatrice à son cou nu

Sortit saoule d’une taverne

Au moment où je reconnus

La fausseté de l’amour même

Lorsqu’il fut de retour enfin

Dans sa patrie le sage Ulysse

Son vieux chien de lui se souvint

Près d’un tapis de haute lisse

Sa femme attendait qu’il revînt

L’époux royal de Sacontale

Las de vaincre se réjouit

Quand il la retrouva plus pâle

D’attente et d’amour yeux pâlis

Caressant sa gazelle mâle

J’ai pensé à ces rois heureux

Lorsque le faux amour et celle

Dont je suis encore amoureux

Heurtant leurs ombres infidèles

Me rendirent si malheureux

 

INTRODUCTION

La Chanson du Mal-Aimé est un poème extrait du recueil Alcools publié par Apollinaire en 1913. Il raconte l'errance hallucinée du poète dans Londres, où il est allé chercher Annie Playden, rencontrée quelques années plus tôt en Allemagne alors qu'il y était précepteur et elle fille au pair, avec qui il a entretenu une liaison, mais qui a fini par le quitter, effrayée par son tempérament.

En quoi la recherche d'un amour perdu se fait-elle modernité poétique ?

C'est ce que nous allons voir en étudiant dans une première partie la quête de l'amoureuse, puis en analysant dans une seconde partie les caractéristiques de cette modernité poétique.


 

A LA RECHERCHE DE L'AMOUR PERDU

UNE DECEPTION AMOUREUSE

Le poème se présente comme le récit d'une déception amoureuse. Le titre l'indique clairement : « La chanson du Mal-aimé », néologisme d'Apollinaire construit à partir de « bien-aimé » (« ma bien-aimée », « mon bien-aimé »). Ce n'est pas le bonheur amoureux qui va être le sujet d'un long poème (dont nous n'avons que les huit premières strophes ici), mais bien la déception.

Les quelques vers mis en exergue, outre une précision de date (1903, c'est-à-dire dix ans avant la publication du recueil), viennent confirmer cette interprétation du titre, tout en la nuançant : il s'agit du récit d'une histoire amoureuse malheureuse, mais que le poète, depuis, a réussi à surpasser : l'amour est revenu.

L'image de la femme dans le poème vient trahir une amertume profonde : soit elle est assimilée à un « voyou » (« un voyou qui ressemblait à / Mon amour »), soit elle se présente sous l'aspect d'une ivrogne : « Une femme lui ressemblant (…) / Sortit saoule d'une taverne ». Le poète n'a plus confiance ni dans l'être aimé ni dans l'amour lui-même : nous sommes dans le règne du faux-semblant (« la fausseté de l'amour », « faux amour ») et des apparences trompeuses.

 

LA VILLE 

Le cadre de cette désillusion continuelle est la ville. Milieu urbain marqué par la noirceur, la douleur, la faute morale (voire le péché).

Plus précisément nous sommes à Londres (ce qui est indiqué dès le premier vers), un « soir de demi-brume », certainement au début de l'automne donc.

- noirceur, puisque nous sommes dans une ambiance nocturne (« soir », « ombres ») et que le décor urbain est menaçant (« voyou », « vagues de briques », « façades / Plaies du brouillard sanguinolent ») ;

- douleur, celle causée par l'amour perdu, qui s'apparente parfois même à une douleur physique : « plaies », « sanguinolent », « lamentaient », « cicatrice », « heurtant », « malheureux » ;

- faute morale : le poème est marqué par cette malignité de la ville : « voyou », « mauvais garçon », les façades illuminées décrites comme des « plaies », une « femme » « saoule », sortant d'une « taverne », etc. La ville est le lieu des tromperies et des mauvais coups.

 

L'ERRANCE 

Enfin, c'est l'errance que raconte ce poème.

Comme dans de nombreuses pièces d'Alcools, Apollinaire fait de l'errance le symbole de la recherche poétique, de la recherche spirituelle, de la recherche existentielle. 

Cette errance se manifeste à la fois thématiquement : la quête de la femme aimée à Londres la nuit (en plus – Apollinaire alors l'ignorait – Annie Playden avait déjà quitté Londres pour les États-Unis, où elle vécut jusqu'à sa mort en 1967 en n'apprenant avoir été l'héroïne d'un des plus grands poètes français qu'en 1947), mais aussi formellement : le quintil est comme un quatrain déséquilibré (une marche bancale, ou une promenade sans but), le vers lui-même, souvent, joue du rejet (dès le deuxième vers et de manière assez violente : «Un voyou qui ressemblait à / Mon amour vint à ma rencontre »)  et du contre-rejet ; les rimes elles-mêmes, dans leur imprécision même (« Londres » / « rencontre » / « honte » par exemple) miment une errance sonore.

 

TRANSITION

Comme souvent chez Apollinaire, le poème a un sujet identifiable, simple, voire assez commun : ici, c'est celui d'un amour perdu que le poète va aller rechercher dans une ville qui lui est étrangère (Londres). Mais (et cela est aussi souvent le cas) c'est par cette simplicité que la modernité poétique peut aussi se manifester le plus clairement.

 

LA MODERNITE POETIQUE

LA MUSICALITE

Le poème se présente comme une « chanson ». Apollinaire revendique par là une certaine légèreté et peut-être même un côté proche du peuple. L'exergue, encore une fois, vient confirmer cela : « romance » renvoie à l'historiette populaire, musicale. Or cette musicalité est un signe de modernité poétique.

D'abord parce que, jusqu'à la fin du XIXe siècle, le poème s'apparentait plus volontiers à un tableau qu'à une musique. C'est le symbolisme qui se donne comme modèle la musique : non figurative, plus souple, elle permet des évocations de sentiments fins et complexes. Elle permet aussi une interprétation plus large du sens (une musique s'offre plus volontiers à des interprétations de sens différentes qu'un texte ou qu'un tableau...). 

Cette souplesse est permise notamment par l'absence de ponctuation dans tout le texte (dans l'ensemble du recueil en fait). Tout en restant compréhensible, le texte offre des structures grammaticales qui ne sont ni classiques ni même parfois véritablement identifiables : nous sommes dans un flou, qui est celui de la brume, et celui de l'errance (cette marche sans but). On peut prendre comme exemple la quatrième strophe : « Au tournant d'une rue rue brûlant / De tous les feux de ses façades / Plaies du brouillard sanguinolent / où se lamentaient les façades / Une femme lui ressemblant ». Tout concourt à perdre le lecteur dans le réseau de sens et d'interprétations : le dernier vers appartenant, dans son sens, à la strophe suivante ; la répétition à la rime de « façades » ; la métaphore fenêtres/plaies détachée de tout ; des propositions dont les subordinations sont flottantes.

C'est cela la modernité poétique : une libération par rapport à ce qui contraignait les sens et l'imagination.

 

L'IMAGE POETIQUE

L'objectif avoué est de faire ressentir des choses originales au lecteur, de se libérer du carcan traditionnel de sens et de raison. En échappant à la logique le poème peut produire des effets surprenants, des images poétiques nouvelles. 

Cela passe par des rapprochements inattendus : un « voyou » et la femme aimée (Apollinaire, évidemment, à une époque où l'homosexualité est considérée encore comme un crime, joue sur la provocation) ; des façades et des plaies ; et les différentes références légendaires :

- le Pharaon poursuivant les Hébreux en fuit d’Égypte,  guidés par Moïse ;

- l'évocation des mariages incestueux et consanguins en Égypte antique (« Sa sœur-épouse ») ;

- Ulysse revenant à Ithaque déguisé, reconnu seulement par son chien ;

- Sacontale, enfin, reine hindou répudiée quelques temps par son mari qui vint la rechercher au milieu de la forêt où elle avait trouvé réconfort auprès d'un animal (« gazelle mâle »).

Apollinaire renouvelle adroitement des images (l'amour, la femme, la ville) et des références qui pourraient paraître classiques.

 

LE LYRISME RENOUVELE

Les émotions personnelles trouvent donc dans ce poème une nouvelle manière de se manifester. C'est cela la modernité poétique d'Apollinaire. L'expression des sentiments personnels, qui est le propre du lyrisme, passe par des figures mythologiques, légendaires ou historiques, par des images insolites, par des assimilations étranges.

Le « je » poétique se multiplie : l'identité du sujet pensant se complexifie. En fait, le monde en son entier devient plus complexe : les choses fuient, sont éphémères (l'amour), la réalité est faite de faux-semblants. L'errance est une allégorie du monde : nous sommes tous dans l'errance, nous sommes tous à la recherche de notre amour, qui est peut-être en nous-même, qui est sans doute autant notre rapport aux autres. L'individu n'est plus limité à sa propre identité, il se constitue aussi à travers autrui, à travers son rapport à autrui, que cet autrui soit un migrant (comme dans « Zone » ou « L'Emigrant de Landor Road »), un « voyou », une « femme soûle » ou idéale...

Cette redéfinition ouverte de l'identité, c'est cela peut-être plus que tout le reste qui définit la modernité poétique. 

 

CONCLUSION

Ce poème appartient au cycle inspiré par la relation d'Apollinaire avec Annie Playden. Un amour intense, puis malheureux. Il en tire des pièces où le lyrisme (l'expression des sentiments personnels) s'allie aux légendes, aux références mythologiques, mais aussi à la musicalité. Recherches qui ont débouché à un renouveau de l'image poétique qui inspirera quelques années plus tard les Surréalistes.

 

Pour aller plus loin :

- le Surréalisme ;

- le lyrisme ;

- la musique en poésie ;

- l'image poétique.

Fin de l'extrait

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